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Les élèves de l'école nationale supérieure maritime (ENSM) publient une revue satirique : « Hydromail ». Une précision : « hydro » signifie soit école de la marine marchande (les anciennes d'avant 2010 où l'actuelle école nationale supérieure maritime), soit un élève de ces, cette école. À l'occasion de mon départ à la retraite, j'ai été interviewé par les rédacteurs de cette revue, une interview quelque peu drolatique qui est retranscrite ci-dessous.
L’année 2025 a marqué la fin d’une grande époque. En effet l’école a été touchée par une épidémie de départs à la retraite pour certains ou de mise au placard pour d’autres. L’un d’entre eux, maître de l’électricité et grand gourou du magnétisme n’a pas dérogé à la règle. Après 37 années à enseigner à l’Hydro, notre cher Mr. Chevassu a pris une retraite bien méritée. La rédaction a voulu lui rendre hommage dans ce numéro spéciale, pour cela nous avons pu organiser une entrevue que nous vous proposons de revivre dans cette retranscription.

Hydromail (HM) : Pour commencer, comment sonne la vie et que retient-on après avoir passé plus de 30 ans à enseigner dans cette grande institution qu’est notre chère Hydro ?
Claude Chevassu (CC) : Je retiens que j’ai eu la chance d’exercer un métier fabuleux, d’avoir des élèves formidables et d’enseigner des matières qui m’ont passionnées. 37 ans de bonheur sur les estrades. Voici une anecdote révélatrice. J’ai été inspecté pour la dernière fois en avril 2019. J’avais décidé de faire cours comme d’habitude, de ne rien préparer de spécial. D’ailleurs je crois que je n’avais même pas prévenu les élèves. C’était un cours de L1, en électromagnétisme, cours dont l’essentiel portait sur le principe de fonctionnement des alternateurs. L’Inspecteur Général de l’Enseignement Maritime (IGEM) et son accompagnateur sont ressortis du cours visiblement enchantés « ils avaient appris des choses », « c’était un cours très clair, très richement illustré », ils avaient des étoiles dans les yeux. Une demi-heure plus tard, je me suis retrouvé devant l’IGEM qui était tout seul, son accompagnateur étant parti. Il devait me faire un compte-rendu de l’inspection. L’ambiance avait changé, elle s’était même nettement rafraîchie ! L’IGEM n’avait plus vraiment l’air enchanté, loin de là. Il m’a reproché de ne pas faire l’appel selon les préconisations de l’administration. Il n’était pas content du fait que je n’avais pas rempli les fiches F20, F21, etc. Est-ce qu’il a été question de savoir si je possédais bien les trois choses qui font un bon professeur ? Que nenni ! Pour rappel, et dans le désordre, un bon professeur doit :
HM : Vous êtes une icône pour tous les élèves qui se sont succédé sur les bancs de l’école, ce qu’on a pu retenir, peut-être un peu plus que nos cours et U = RI, ce sont toutes vos expressions. Quel est votre secret ? Où trouvez-vous votre inspiration ?
CC : Une icône ? Je ne sais pas trop que répondre à ça, mais de toute façon c’est une affirmation pas une question. Mettons ça de côté pour l’instant pour nous concentrer sur mes expressions. J’employais couramment « les zinzins de l’espace » pour désigner des élèves perturbateurs, des fâcheux, des gens bizarres, des membres de l’administration. Ah ! L’administration ! Nous y reviendrons, je pense… Dans les exercices, en effectuant les calculs, on tombe souvent sur « 666 », peu importe s’il y a une virgule quelque part. J’en profitais pour demander à la classe si quelqu’un connaissait ce morceau de musique. Généralement la réponse était non. Et il m’est arrivé souvent d’interrompre le cours pour faire un peu d’éducation musicale et passer 666 the number of the beast d’Iron Maiden, le début du morceau. De la même manière, quand on fait cours dans les classes qui donnent sur le bassin, on entend quelquefois démarrer un gros moteur électrique du côté de la centrale vapeur. C’est exactement le son du début de Fireball de Deep Purple. Donc, là aussi, question à la classe et généralement écoute du début du morceau. Il n’y a pas que l’élec dans la vie, la culture musicale c’est très important ! J’apostrophais souvent les élèves retardataires en cours en leur posant la question : « mais pourquoi diable êtes-vous en retard ? ». J’attendais une réponse une peu drolatique, mais généralement je restais sur ma faim.
Il fut une époque où je demandais aux retardataires d’apprendre la chanson Madame Oscar de la Mano Negra pour la chanter devant la classe lors du prochain cours. Chanson qui commence par les paroles : « Madame Oscar est en retard, elle est tombée dans un traquenard, aujourd’hui c’est la grève des cars, et ces connards veulent rien savoir… ». Tout un programme, tout un univers drolatique à souhait autour de la notion de retard. J’expliquais quelques fois pourquoi le marin est un être obsédé par la ponctualité, ponctualité aux relèves de quart, pour les « crépus » (points effectués au crépuscule) et autres points d’aube si on veut voir à la fois l’horizon et les étoiles. Parmi les expressions dont j’ai usé et abusé, il y a le fameux : « les gens du fond, tai-sez-vous », en détachant bien tai puis sez et vous. En électromagnétisme, quand on étudiait les champs magnétiques tournants, et notamment le théorème de Maurice Leblanc, je lui avais attribué la formule : « un bon coup de blanc vaut mieux qu’un mauvais champ tournant ». C’est faux, il n’a jamais prononcé cette phrase. Et pour montrer que Wikipedia peut comporter des informations fausses, je suis allé insérer cette fausse information sur la page du Maurice Leblanc ingénieur. Je pensais que quelqu’un virerait cette sottise, mais elle y est encore… Il y avait aussi pour commencer une séance d’exercices : « Allons-y gaiement la larme à l’œil, ou tristement le sourire aux lèvres, comme vous préférez ». Quelques sorties sur les « Glaouches » (les Anglais en argot marine nationale). J’invitais aussi volontiers les élèves bavards à aller prendre le thé chez le directeur, « il doit s’ennuyer ferme, ça le distraira un peu… » Toujours pour les élèves bavards : « vous n’êtes pas prisonnier ici, si ce que je raconte ne vous intéresse pas, sortez, allez donc dans la pinède, il fait beau. » D’ailleurs, lorsqu’il m’est arrivé de virer des élèves de cours parce que vraiment ils ne savaient pas s’arrêter, même si j’avais l’air en colère sur le moment, le cours d’après j’avais tout oublié. Je n’ai jamais gardé de rancune envers un élève.
HM : Il y avait aussi un truc à propos des Shadoks, non ?
CC : Oui ! Quand une réponse à une question, à un exercice, prenait une direction plus complexe que nécessaire, je disais : « Comme disait le professeur Shadoko : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? ». J’ajoutais certainement : « Simplifions-nous la vie ! Cette chienne de vie est déjà assez compliquée comme ça, alors quand on peut la simplifier, on n’hésite pas ! ». Quand les élèves peinaient à résoudre un exercice facile ou à trouver une réponse à une question élémentaire, je m’exclamais souvent : « je suis désespéré ». Et je me dépêchais d’ajouter qu’on n’était pas sous les bombes en Ukraine, en Afghanistan où la musique est interdite et les femmes voilées de la tête aux pieds, donc tout ne va pas si mal et je ne suis plus si désespéré ! Et à la fin des petites interrogations sous forme de QCM que je faisais à une époque, je passais souvent le générique de fin du dessin animé « Les Shadoks », d’un humour totalement absurde : j’adore !

Au début des cours qui commençaient à 8h00, j’exhortais les élèves endormis à « se réveiller en écoutant un morceau de musique adéquate » et je leur proposais une liste de morceaux susceptibles de les réveiller bien comme il faut. Cette playlist est disponible sur mon site : http://mach.elec.free.fr sur la page « méthode de travail » au paragraphe Réveillez-vous ! D’ailleurs, après chaque cours et avant le prochain, je me précipitais dans mon bureau pour boire une tasse de thé et écouter un peu de Highway Star de Deep Purple ou un peu de Helter Skelter des Beatles ou encore un soupçon de Sheer Heart Attack de Queen et j’arrivais sur l’estrade parfaitement en forme prêt à expliquer les arcanes de l’élec. J’espère que je n’ai pas trop embêté mes voisins au cours de ces années… Ils n’avaient pas l’air forcément très rock’n’roll d’ailleurs, mes chers voisins…
HM : Et vous meniez aussi une guerre aux smartphones…
CC : Oh que oui ! Ces miracles de la technologie asservissent beaucoup de gens qui souffrent d’une réelle addiction. Et en classe, passées les premières semaines, bravant l’interdiction, les élèves consultent leurs ordiphones. Je me suis souvent exclamé : « Rangez-moi ces armes de distraction massive ! ». Je faisais ainsi un clin d’œil aux prétendues armes de destruction massive dont parlait Colin Powell à l’ONU en brandissant son petit tube de farine comme preuve ! Bon, ça, c’est pour ceux qui possèdent la référence, c’était en 2003. C’est comme pour la musique, seuls les vieux comme moi possèdent cette culture, celle du rock des années 1960-1980, je comprends bien que les jeunes nés bien après ces années-là ouvrent des yeux étonnés en se demandant : « Mais qu’est-ce qu’il raconte encore le prof ? ».

HM : Et qu’est-ce qui vous inspirait tout ça ?
CC : Je ne sais pas trop. La musique pour 666 et quand on entend le moteur démarrer. Surtout une envie d’autodérision, d’auto-ironie. Mettre un peu d’humour dans ces matières très sérieuses, arides, que sont l’électricité et l’électronique. L’envie de montrer aux élèves que tout cela est sérieux, mais qu’il ne faut pas exagérer non plus. Montrer la nécessité d’une distanciation critique vis-à-vis de soi. Je dis souvent que le sérieux est l’intelligence des imbéciles.
HM : Je ne peux résister à l’envie de vous demander lesquelles sont vos expressions préférées ?
CC : « Les zinzins de l’espace » est l'expression que j’utilise souvent hors de la classe. C’est aussi un dessin animé d’une absurdité drolatique. Il y a aussi « chienne de vie ».
HM : Est-il arrivé au long de votre carrière qu’un élève comprenne du premier coup le tire-bouchon de Maxwell ou encore le fonctionnement d’un transistor ?
CC : Cela est arrivé, mais cela fut rarissime. L’électromagnétisme que l’on enseigne à l’hydro n’est pas une matière simple, même si on ne décortique pas les équations de Maxwell, même si on ne fait pas des trucs avec des opérateurs mathématiques plus ou moins compliqués comme la divergence ou le rotationnel, ça reste un peu magique.
HM : Y a-t-il un élève qui vous a particulièrement marqué, que ça soit par son intellect ou sa capacité à exaspérer ?
CC : Des élèves un peu exaspérants, j’en ai eu, mais ils ne l’étaient pas au point de me marquer durablement. C’est toujours resté « bon enfant », c’étaient malgré tout de « bons petits diables ». Un élève qui m’aurait marqué par son intellect ? Il y en a eu quelques-uns. Mais j’ai toujours essayé de ne faire aucune différence entre les élèves. Quand certains me tapaient un peu sur le système, je le leur faisais remarquer avec un certain humour et ça s’arrangeait. Quand j’avais des élèves très sérieux, excellents, je me faisais fort de ne pas les mettre trop en avant, de ne pas en faire des chouchous.
HM : J’aimerais vous poser une question un peu plus personnelle si vous le voulez bien. Comment passe-t-on de sous-marinier à professeur en génie électrique à l’ENSM, où devrais-je dire l’ENMM à l’époque ?
CC : Question très intéressante dont je n’ai discuté qu’avec vraiment très peu de personnes. Pour vous répondre, il me faut remonter aux origines de mon inadéquation au métier d’officier de marine. Officier de marine dans la marine nationale, peut-être est-ce utile de le préciser. Dès les premiers mois à l’école navale, j’ai senti que je n’étais pas fait pour ce métier. Mes collègues de promotion ne rêvaient que d’une chose : commander un navire de guerre. Personnellement, cela ne me faisait pas rêver, mais alors pas du tout. Et lors des premiers embarquements pour apprendre la navigation pratique, mettre en application la théorie, j’ai senti que je n’aimerais pas partir loin, longtemps. Au lieu de me dire : « Chevassu, si vous n’êtes pas content, vous vous barrez ! », l’encadrement de l’école aurait pu prendre la mesure du malaise qui m’habitait, discuter avec moi et me réorienter. Tel ne fut pas le cas. J’ai terminé l’école navale.
À la sortie, j’ai été affecté pour un an sur un escorteur d’escadre à Toulon. Ça ne s’est pas si mal passé, mais cela m’a conforté dans l’idée que je m’étais bel et bien trompé de métier. Une petite anecdote en passant, je me suis engueulé avec le commandant en second qui voulait que tous les matins je surveille le poste de propreté de je ne sais plus quelles chiottes. Je lui ai dit deux choses. Premièrement, devoir me réveiller pour surveiller le nettoyage de WC quand je sors d’un quart de minuit à 4 heures du matin me prive du sommeil nécessaire pour être un chef de quart apte à effectuer son boulot correctement. Deuxièmement, je ne me suis pas farci l’étude des fonctions holomorphes, les transformées de Laplace et j’en passe pour en arriver là : surveiller la propreté des chiottes. Il ne m’a plus embêté, j’ai eu mon compte de sommeil…
Pour l’affectation suivante, je me suis dit que les sous-marins, armes plus techniques, me plairaient peut-être plus ? Me voilà affecté sur la Daphné, sous-marin classique à propulsion diesel-électrique. Sitôt affecté, une mission de renseignement nous est confiée. Il s’agit d’aller devant l’entrée du port de guerre d’un certain pays, que je ne nommerai pas, et de rendre compte de tous les navires de guerre qui sortent ou qui rentrent. On craignait que ce pays n’attaque son voisin. Or ce pays était à l’époque extrêmement agressif et il ne fait aucun doute que, si nous nous étions fait prendre dans ses eaux territoriales, on nous aurait fait un fort mauvais sort. Le gros problème c’est qu’on nous envoyait là-bas avec interdiction d’avoir les mises de feu sur les torpilles. Une torpille sans sa mise de feu est inerte, ne sert à rien. Il faut au moins une demi-heure pour installer une mise de feu sur une torpille. Cela revenait donc à nous envoyer au casse-pipe sans avoir la possibilité de nous défendre si nous étions attaqués. À bord personne ne comprenait pareille décision. La veille du départ, en tant qu’officier transmission, je suis allé cherché un équipement sensible chez le commandant de la base sous-marine de Toulon. J’en ai profité pour lui poser des questions. Je lui ai demandé pourquoi on nous envoyait dans un coin aussi dangereux sans avoir la possibilité de nous défendre. Je lui ai également demandé si le moyen de renseignement engagé, un sous-marin et son équipage, n’était pas surdimensionné par rapport à la mission ? Est-ce que deux « pêcheurs à la ligne » envoyés par la DGSE sur les jetées du port à surveiller ne suffiraient pas ? Le commandant s’est levé de sa chaise ivre de colère et a commencé à me crier dessus. « Chevassu, vous êtes là pour obéir, pas pour discuter ! Comment osez-vous mettre en doute les biens fondés de cette mission ? ». Je suis sorti sans le saluer, sans rien ajouter. Je suis allé directement sur la Daphné déposer mon équipement dans un coffre-fort. Et je suis sorti rejoindre ma femme. Je lui ai dit qu’il était hors de question que je parte pour une mission aussi foireuse, que j’allais démissionner. Elle m’a rappelé qu’elle allait accoucher de notre premier enfant sous peu, qu’elle ne travaillait pas… Bref, rappelé à mes responsabilités familiales, j’ai participé à cette mission. L’ambiance à bord était tendue. Tout le monde, commandant compris, se posait la même question : pourquoi nous interdisait-on de nous défendre au cas où ? À bord j’étais, là aussi, chargé de surveiller la propreté des deux WC vers les 08h00. Après mon premier quart de 00h00 à 04h00 de la mission, voyant que je n’étais pas à mon poste, le commandant est venu me réveiller. J’ai eu la présence d’esprit de lui dire : « Désolé commandant, je n’ai pas suivi le module Dame Pipi à l’école navale ! » et je me suis recouché. Dans la journée, je lui ai expliqué à lui aussi que s’il voulait un chef de quart réactif, il me fallait ma dose de sommeil et qu’être sur le dos des matelots qui nettoyaient les chiottes ne les rendrait pas plus étincelantes. Il m’a dit : « Soit ! » et ne m’a plus embêté avec ce problème. Ça s’est passé il y a quarante ans, fin de l’été 1985, le temps passe bon sang !
Deux ou trois mois après, j’avais pu voir que, lorsqu’on essayait de faire un point avec le système Transit (un système où on capte l’émission d’un seul satellite qui défile, l’ancêtre des systèmes GPS et autres Galileo), on ne savait pas quand sortir l’antenne. On la sortait au petit bonheur, si un satellite était présent, on avait un point, sinon on sortait l’antenne et on commettait une indiscrétion pour rien. Il faut savoir que les radars sont très performants et que dès qu’un sous-marin sort un aérien, il y a de très fortes probabilités qu’il se fasse repérer… Il faut donc limiter la sortie des aériens (périscopes, antennes) au minimum pour rester en vie ! J’étais très étonné qu’on ne dispose pas d’éphémérides pour ces satellites permettant de savoir si un satellite était au-dessus d’une position à une date donnée. Bref, j’ai élaboré un programme qui permettait d’avoir ces informations. Programme qui fonctionnait bien, on l’a passé aux autres sous-marins de l’escadrille. J’en ai profité pour dire au commandant que, là, j’étais plus dans mon rôle d’ingénieur de l’école navale que dans celui d’une dame pipi. Il en a convenu…Après la Daphné, je suis allé un an en école de spécialité pour apprendre l’art de prendre soin du système d’armes principal d’un Sous-marin Nucléaire Lanceur d’Engins (SNLE), les « engins » étant les missiles balistiques intercontinentaux porteurs de bombes à fusion, bombes à « hydrogène » bien plus puissantes qu’une bombe atomique à fission. Pour moi, c’était toujours la fuite en avant. Ce n’est qu’une fois en mer, parti en patrouille que mon embarquement sur SNLE m’est finalement apparu comme éthiquement problématique. L’idée de participer à l’extermination de millions d’êtres humains en réponse à une atteinte des intérêts vitaux de la France me posait de plus en plus de problèmes de conscience. Les humains qui seraient éventuellement transformés en cendre par nos armes sont des êtres ordinaires qui ne sont pour rien dans les décisions des dictateurs sous la coupe desquels ils vivent. Ce sont des gens ordinaires comme vous et moi, alors les transformer en chaleur et en lumière parce que notre pays ne serait plus que cendres ? C’était une chose à laquelle je ne pouvais pas me résoudre. J’ai fait mon boulot pendant une patrouille et j’ai jeté l’éponge.
Quelques mois après je réussissais le concours de Professeur de l’Enseignement Maritime (PEM) et j’étais affecté à l’École Nationale de la Marine Marchande (ENMM) de Nantes où j'ai débuté fin septembre 1988. Voilà l’histoire.
Jeanne Mas chante : « J’ai raté mon premier rôle, je jouerai mieux le deuxième. » Je pense avoir mieux réussi mon deuxième rôle, celui de professeur, que mon rôle d’officier de marine.HM : Mais pourquoi avoir choisi professeur et pas ingénieur ?
CC : J’ai effectivement hésité à me reconvertir comme ingénieur. J’ai beaucoup réfléchi, je ne voulais pas à nouveau me tromper de voie. J’ai vite compris qu’avec ma personnalité, il me fallait une hiérarchie la moins pesante, la moins présente possible. J’avais aussi eu l’occasion de donner pas mal de « petits cours » aux officiers mariniers auxquels j’ai eu à faire et cela m’avait enchanté. Le choix entre ingénieur et professeur s’est fait assez vite.
HM : Et pourquoi l’enseignement maritime et pas l’éducation nationale?
CC : Essentiellement parce que j’étais directement propulsé dans l’enseignement supérieur. J’allais pouvoir enseigner des matières qui m’avaient énormément plu comme l’elec (tricité, trotechnique, tronique), l’automatique. Et même la navigation que j’ai enseignée au tout début de ma carrière. À l’époque, il y avait de beaux problèmes de cosmographie. Et puis, très rapidement, avec l’arrivée du GPS et consorts, l’enseignement de la navigation astronomique s’est réduit comme peau de chagrin, adieu les beaux problèmes. Mais surtout, on a eu besoin de moi en élec et en auto, alors j’ai totalement laissé tomber la navigation.
HM : On connaît bien votre attrait pour le rock, quels groupes conseillerez-vous à nos lecteurs non avertis ?
CC : Ils peuvent aller piocher dans la playlist disponible sur mon site http://mach.elec.free.fr/, page méthode de travail, paragraphe Réveillez-vous. Il y a une collection de liens qui renvoient vers des vidéos YouTube où on peut entendre et voir les musiciens jouer. Cette collection de titres est une excellente introduction au rock’n’roll et au hard rock. Je crois beaucoup à la musicothérapie. Quand j’ai un peu le vague à l’âme, j’écoute un morceau de rock et ça va tout de suite mieux. Et puis il y a une sorte de philosophie de la vie qui se dégage du rock, du moins c’est mon interprétation.
HM : Et quelle serait cette philosophie ?
CC : Le rock n’est pas seulement un genre musical, c’est aussi une attitude, un rapport au monde, une esthétique et même une manière d’exister. On ne regarde pas dans le rétroviseur ! Regretter le passé ne sert à rien, c’est fini, passé, on n’y peut plus rien, inutile de ressasser une fois les leçons tirées. C’est cap droit devant en avant toute, play it fuckin’ loud ! Et si cette chienne de vie vous mord, on se relève le plus vite possible et on reprend le chemin en augmentant le volume… Vivre vrai, vivre fort. Le rock incarne la liberté de briser les codes, une affirmation de soi contre la norme, choisir de vivre authentiquement, dans l’instant, au risque du scandale. Ne pas hésiter à dire : « aller vous faire foutre ! » à tous les fâcheux qui nous empoisonnent la vie. Et il n’en manque pas !
HM : Vous êtes sérieux ?
CC : Arthur Rimbaud écrivait au début de Roman : « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans ». Je ne pense pas être beaucoup plus sérieux à 66 ans, et de toute manière, je ne me suis jamais pris au sérieux. Mais concernant la philosophie du rock’n’roll, oui, je suis assez sérieux, c’est ce que j’ai compris de cette musique qui m’a accompagné toute ma vie.
HM : Lorsque l’on connaît votre surnom LE CHE, une question se pose tout naturellement. Comment cohabitons-nous avec l’administration ?
CC : Pas forcément très bien ! L’administration est composée de personnes généralement très sympathiques prises individuellement. Mais lorsque ces personnes endossent leur costume d’administratif, elles se fondent dans une entité froide et impersonnelle qui cherche à vous contraindre à obéir à de pures absurdités. Dans son roman Sérotonine, Michel Houellebecq a une vision très juste de l’administration :
« L’administration a pour objectif de réduire vos possibilités de vie au maximum quand elle ne parvient pas tout simplement à les détruire, du point de vue de l’administration un bon administré est un administré mort,… »
D’ailleurs j’en profite pour dire que dans ce roman Houellebecq a des mots extrêmement justes sur Child In Time un morceau de Deep Purple. Un pur chef-d’œuvre qui sera encore écouté avec émotion dans un million d’années.
Et je mets la hiérarchie dans le même sac que l’administration. Un tas de petits chefaillons qui n’ont rien compris au film et qui vous empoisonnent la vie. Fuck them all ! Ouais, comme aurait dit Pablo Escobar : c’est stupéfiant ! J’emploie une expression anglaise alors qu’en cours je fustigeais l’emploi incessant des anglicismes comme « dead-line » etc. Mais il se trouve que les grossièretés anglo-saxonnes sont amusantes et efficaces pour se passer les nerfs. À propos d’expression, je viens d’en employer une que j’utilisais régulièrement en cours : « c’est stupéfiant, comme disait Pablo Escobar ». Si vous ne comprenez pas, je vous laisse chercher qui était ce triste sire d’Escobar et son rapport avec les stupéfiants… À propos de mon surnom, qui m’a été attribué à Navale d’ailleurs, il a un rapport avec mes sympathies pour les idées anarchistes.
HM : Vous êtes anarchiste ?
CC : Non ! Je trouve que certains points de la philosophie anarchiste sont intéressants et mériteraient d’être étudiés de près avant une éventuelle mise en application. Par contre, je ne cautionne absolument pas la violence des anarchistes des années 1890 qui faisaient exploser des bombes et détruisaient des vies. Je suis contre toute forme de violence, à part pour se défendre. Donnez-moi une gifle sur la joue droite et loin de vous tendre ma joue gauche, je vous tendrai plutôt mon crochet du droit ! Pour en finir avec l’anarchie, il serait peut-être possible d’avoir une société régie par l’anarchie pour un petit nombre de personnes. Je pense qu’avec un pays comptant bientôt 70 millions d’habitants comme la France ce serait parfaitement inapplicable, inenvisageable. Mais je peux me tromper. De toute manière, vu la tournure que prennent les événements, un tel essai n’est pas à l’ordre du jour…
HM : J’aurais une dernière question peut-être un peu pointue. Que pensez-vous de l’Hydro 2040 ? (Hydro 2040 est un exercice de prospective proposé au personnel de l'ENSM invité à formuler des suggestions sur ce que devrait être l'ENSM en 2040…)
CC : C’est une belle perte de temps. 2040 c’est dans 15 longues années. Tout va de plus en plus vite, des bouleversements profonds se seront sans doute produits d’ici là dans le domaine du commerce maritime, des navires et de leur conduite, de la politique française. Tout cela risque fort de rendre toutes les idées émises actuellement obsolètes, nulles et non avenues. La direction actuelle ne sera plus aux commandes pour mettre en application les belles idées formulées. Bref, je trouve l’exercice vain. De plus c’est une imposture de faire croire aux gens qu’ils ont la parole, qu’ils peuvent influencer le cours des événements, les décisions. En 2040 la direction n’aura sans doute aucune trace de ces travaux et quand bien même elle dira : « Scrogneugneu, qui c’est le chef ? C’est moi ! Alors vous oubliez tous ces trucs imaginés en 2025 et on va faire comme ça ! Content, tant mieux, pas content c’est pareil…» Et puis il est couramment admis qu’il faut appartenir aux couches stratosphériques de la hiérarchie pour avoir les compétences, l’intelligence nécessaire pour un tel exercice de prospective. Inviter le bas peuple à s’y essayer ne peut conduire qu’au recueil de bien pauvres suggestions ! Tout le monde n’a pas fait « Sciences po » ! Alors je m’étonne, je m’étonne…
Et pour terminer en beauté, je vous invite à visionner ce générique de fin.